
À Bordeaux, courir devient un casse-tête pour de nombreuses femmes. Entre peur et vigilance, A2 running s’impose comme une solution de choix.
« Je finirai cette course à genoux, sur les mains s’il le faut, car si je ne le fais pas, personne ne croira que les femmes en sont capables. » Ces mots de Kathrine Switzer, première femme à courir officiellement le marathon de Boston en 1967, résonnent pour des milliers de femmes qui, comme moi, veulent courir librement. Pourtant, courir en toute sécurité reste encore aujourd’hui un combat pour nous. Avons-nous, en tant que femmes, véritablement la possibilité de courir sans crainte ?
Moi, femme, j’ai le droit de courir
Au même titre qu’un homme, je ne devrais pas être contrainte de courir avec un seul écouteur et le volume au minimum, ni de me munir d’un sifflet d’alerte ou de choisir des vêtements amples, comme le recommande le vendeur du magasin de sport.
Les formes d’intimidation que je rencontre lors de mes sorties seule, comme beaucoup de femmes, vont bien au-delà de la simple agression physique. Parmi les plus fréquentes : regards insistants, têtes qui se tournent pour scruter, réflexions déplacées à un croisement, sans oublier les tentatives de drague lourdes et gênantes.
Comme moi, Camille, une étudiante bordelaise de 20 ans, partage cette frustration : « J’ai déjà été “catcalled”, mais je ne me suis jamais sentie réellement menacée. Jepréfère quand même courir en forêt ou le long des quais, où la visibilité et la présence de monde me rassurent. »
Quelques chiffres :
Selon une étude de l’équipementier Adidas de mars 2023, 92% des femmes ne se sentent pas en sécurité en courant. En France, 2 femmes sur 3 sont confrontées à du harcèlement de rue durant un entraînement de course à pied. (Source : Dans la tête d’un coureur).
Face à cela, comment garder la motivation pour maintenir un programme de course régulier ?
Certaines évitent des endroits spécifiques pour ne pas se retrouver dans une situation délicate, d’autres cherchent des alternatives pour ne plus courir seule.
Cela étant, il existe des associations pour courir en groupe, par exemple Sine Qua Non pour n’en citer qu’une. À Bordeaux, j’ai décidé de rencontrer les coureurs de A2 running, dont Camille, pour comparer cette expérience collective avec ma pratique en solo
A2 running : une initiative solidaire

Cela fait 10 ans maintenant qu’Alice et Anne, les 2 « A » ont créées A2 running, un collectif associatif qui a pour objectif de courir en groupe et éviter l‘isolement.
Il est 19h30, et au Miroir d’eau de Bordeaux, je rejoins les coureurs qui se rassemblent pour une séance de 45 minutes. La fraîcheur du vent n’affecte en rien l’atmosphère conviviale. Les participants échangent des salutations amicales et des sourires, créant un sentiment d’appartenance. Parmi eux, Tyfaine, une étudiante de 21 ans, se prépare pour sa course. Elle me raconte :
“En courant, j’ai pu avoir des sifflements ou des mots déplacés, mais je les ignorais. Ça ne m’empêchait pas de repasser devant si je faisais le même parcours le lendemain.” Tout en ajustant ses lunettes de soleil, elle ajoute : “J’ai rejoint A2 pour ne plus courir seule, découvrir de nouveaux parcours, et rencontrer des gens dans cette nouvelle ville.”
Juste avant le départ, je croise Kévin, membre du bureau qui m’explique :
« Au-delà de courir en groupe, on essaie aussi de faire de la sensibilisation sur le harcèlement de rue », bien au courant des problèmes que peuvent rencontrer les femmes durant leurs sessions course à pied. Il ajoute : « Nous, notre objectif c’est aussi de prévenir de potentielles agressions et de pouvoir intervenir en cas de problème. »
À vos marques
10 minutes plus tard, je rejoins mon groupe et, sous la lumière déclinante du soir, nous commençons un parcours familier : le tour des deux ponts de Bordeaux.
Sur le parcours, la différence est frappante par rapport à ma sortie solo. Je ne me préoccupe pas de ma sûreté, je suis dans ma bulle. En traversant le pont Chaban-Delmas, je réalise que courir aussi tard n’aurait jamais été envisageable seulequelques temps auparavant.
Les membres du groupe, comme Arthur, le capitaine de l’équipe jaune, offrent des conseils et une compagnie motivante. Personne n’est laissé pour compte, nous ne serons jamais seules sur le chemin. Finalement ce que je retiens de cette expérience,c’est qu’il est possible de courir en toute sérénité grâce à ces dispositifs. Mais je reste persuadée que seul un profond changement de notre société saura rendre aux femmes le plaisir de courir.

