Elephant (2003) – Gus Van Sant

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Pour son dixième film, Gus Van Sant renoue avec un cinéma indépendant dans la lignée de sa “tétralogie de la mort”. Avec Elephant, il poursuit son étude labyrinthique et insaisissable de l’adolescence américaine.

Essentiellement inspiré de la tuerie de Columbine en 1999, Elephant devait être un documentaire. Il devient finalement une fiction, sans s’éloigner des faits réels. Van Sant choisit pourtant de ne pas centrer son récit sur la violence elle-même : il filme avant tout l’ordinaire.  

L’histoire raconte une journée banale dans un lycée américain typique. On y suit une douzaine d’élèves dans leurs routines quotidiennes entre devoirs, conversations évasives, sport, passage au réfectoire ou au laboratoire photo. Pour John, Elias, Michelle et bien d’autres, le lycée est une expérience différente, stimulante pour les uns, traumatisante pour les autres. Mais cette routine tranquille vole en éclats lorsqu’Éric et Alex, deux élèves harcelés, mettent à exécution leur vengeance sanglante.

Le film se démarque d’abord par une délicatesse dans la manière de filmer. Une grande pudeur habite la mise en scène, qui refuse tout voyeurisme. Mais Elephant reste la reconstitution d’un carnage. Sur fond de La Lettre à Élise de Beethoven, le malaise s’installe progressivement tant cette banalité ambiante mène inéluctablement vers une fin tragique. Tous ces récits parallèles convergent vers l’inévitable tuerie qui se déroule sous les yeux impuissants du spectateur.

Comme souvent, Gus Van Sant choisit de situer l’action à Portland, sa ville natale. Il adopte une mise en scène à la fois froide et mélancolique. Sa caméra semble flotter, glissant silencieusement dans les couloirs du lycée. Les longs plans-séquence en travelling s’enchaînent, suivant les personnages à distance, souvent filmés de dos, en plan américain. Certains plans fixes dessinent peu à peu une cartographie imaginaire de la disposition du lycée. Ce style narratif installe un climat contemplatif presque hypnotique.

Gus Van Sant façonne ses personnages à partir de leur émotion et leur intériorité. Par exemple, lorsque John erre dans les couloirs, détaché de tout, les sons ambiants s’estompent, traduisant son isolement. À l’inverse, dans la scène où Alex, pour qui le lycée est oppressant et insupportable, se bouche les oreilles dans la cafétéria, les sons deviennent écrasants. 

Le travail sur le son est d’ailleurs essentiel dans Elephant. Le cinéaste évite la musique extradiégétique et les dialogues pour privilégier les bruits du quotidien : conversations, pas, portes, réverbérations. Cela confère au film un aspect à la fois réaliste et intimiste. Cependant, Gus Van Sant ne cherche pas à créer un lien avec les personnages. Ils sont trop nombreux, et le temps accordé à chacun est insuffisant pour permettre au spectateur de vraiment les connaître.

L’œuvre malmène volontairement la chronologie et multiplie les fragmentations de points de vue. Rien n’est vraiment expliqué ni justifié ni condamné : c’est au spectateur de ressentir et juger. Le film est plus démonstratif qu’incitatif.

Et finalement, même si ce film est librement inspiré de la tuerie de Columbine, les lycéens ressemblent à n’importe qui, et l’action pourrait se passer n’importe où… C’est bien ce qui glace : l’irruption du chaos au sein même d’un sanctuaire supposé inviolable – le lycée.

Après Columbine, les États-Unis étaient traumatisés, et Elephant, avec son côté hébété, semble en traduire le contrecoup émotionnel. Ici, l’errance adolescente côtoie la brutalité. Le film ne cherche pas à moraliser, mais expose avec lucidité la facilité avec laquelle deux mineurs peuvent se procurer des armes dans un pays où leur possession est un droit presque sacré. Elephant devient alors un état des lieux, une dénonciation silencieuse d’une société où la jeunesse se sent abandonnée, et où la circulation des armes reste effroyablement libre.

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