Filière bois : sous le vernis durable

« Durable », dit Sylvamo. « Optimisée », corrigent les financiers. « Rasées », répondent les riverains. Dans le Limousin et la Creuse, des parcelles entières disparaissent au rythme des coupes du leader mondial du papier. Derrière les labels et les engagements verts, la réalité du terrain se révèle plus complexe. Alors que le règlement européen contre la déforestation (RDUE) voit son application reportée, la promesse d’une gestion responsable interroge : que reste-t-il de durable quand la forêt est transformée en usine à bois ?

Par Alice DUPHOT

Grumes empilées sur une parcelle en coupe rase à Châtelus-le-Marcheix (CBB Sylvamo), photographiées le 28 septembre 2025.

Sur le papier, Sylvamo coche toutes les cases de la vertu écologique. Le groupe américain, né en 2021 d’une scission stratégique avec le géant International Paper, a bâti sa réputation sur une image impeccable. Cette manœuvre boursière a permis d’isoler l’activité papier pour optimiser la valeur actionnariale, tout en conservant l’usine emblématique de Saillat-sur-Vienne comme un actif clé.

Ses communiqués vantent une « forêt ressource » gérée dans le respect de la biodiversité, en partenariat affiché avec le WWF France. Une collaboration classée comme « philanthropique » dans les documents corporatifs qui permet de financer des outils techniques tout en offrant à l’industriel une caution morale. Un soft power redoutable pour désamorcer la critique. L’entreprise revendique une stratégie responsabilité sociétale des entreprises (RSE) ambitieuse : la neutralité carbone d’ici 2050 et, à plus court terme, une réduction de 35 % de ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Leurs forêts et celles de leurs fournisseurs arborent fièrement les labels Forest Stewardship Council (FSC) et Programme de reconnaissance des certifications forestières (PEFC). Pour le grand public, ces acronymes complexes agissent comme des sésames, garantissant que le papier de l’imprimante ne vient pas d’une forêt massacrée. Pour Sylvamo Forêt Services, la branche interne qui conseille les propriétaires, c’est l’argument clé pour aider à « valoriser les forêts de manière responsable ».

Pourtant, ces engagements reposent sur une définition très particulière du mot « durable ». Dans la logique, ce mot magique ne signifie pas « préserver l’écosystème ». Il veut plutôt dire : « garantir le renouvellement du stock de bois ». En clair : tant qu’on replante après avoir coupé, le cycle est jugé vertueux. Une conception qui assimile la forêt à un champ à croissance lente, bien loin de la réalité biologique.

« On dirait un champ de bataille »

Il faut se rendre sur les hauteurs brumeuses de Châtelus-le-Marcheix, en Creuse, pour mesurer le fossé entre le discours et les actes. Ici, la terre brille encore d’humidité. Là où s’étendaient il y a peu des futaies mixtes de hêtres et de chênes, il ne reste qu’un vaste damier de boue de près de dix hectares.

En contrebas, la rivière du Thaurion serpente entre des rives éventrées où les racines, mises à nu par les engins, s’effritent lentement dans l’eau. « On dirait un champ de bataille », lâche un habitant du village, le regard perdu sur les sillons profonds laissés dans le sol.

Andins de branches et de bois laissés après une coupe rase à Châtelus-le-Marcheix, photographiés le 28 septembre 2025.

Ces parcelles appartiennent aux Comptoirs des Bois de Brive (CBB), filiale d’approvisionnement de Sylvamo. Au printemps dernier, une coupe rase, l’abattage de la totalité des arbres de la zone y a été opéré. De la route, la balafre est inratable. Une cicatrice rectangulaire, nette, presque géométrique, ouvre le paysage en un trou béant.

Vue large d'une coupe rase sous la brume à Châtelus-le-Marcheix, photographiée le 28 septembre 2025.

Pour les associations comme Les Mouvements du Thaurion ou Canopée Forêts Vivantes, c’est le visage cru d’une « industrialisation silencieuse » de la sylviculture. Un bénévole de chez Canopée, arpente ces terrains régulièrement. Pour lui, le constat est sans appel : « Les labels comme PEFC ne garantissent pas la durabilité écologique. On peut être certifié tout en rasant un versant entier. Le label sert d’argument de vente, pas d’outil de protection de la biodiversité ». Une analyse corroborée par une anecdote rapportée par un membre du Réseau Forêt Limousine : « On a un camarade qui a réussi à faire labelliser PEFC le parking d’un supermarché. Cela prouve qu’il n’y a aucune vérification terrain systématique. Tu peux labelliser ce que tu veux, en fait ».

La faille des « 4 hectares »

Si ces paysages dévastés se multiplient, c’est aussi parce que le droit français les autorise largement. La bataille se joue ici sur les mots, et les industriels connaissent le dictionnaire par cœur. Il est crucial de distinguer le défrichement de la coupe rase.

Le Code forestier définit le défrichement (interdit sans autorisation stricte) comme la destruction de l’état boisé pour changer l’usage du sol (construire un parking, une route). À l’inverse, la coupe rase est considérée comme un acte de gestion sylvicole : on coupe tout, mais comme on replante (ou qu’on laisse repousser), le terrain reste administrativement une forêt.

Cependant, au-delà de 4 hectares d’un seul tenant, une évaluation environnementale est souvent requise. C’est là qu’intervient ce que les militants appellent le « saucissonnage » et les gestionnaires « l’optimisation ». « Ils coupent 3,9 hectares, laissent une bande d’arbres, puis coupent la parcelle voisine l’année suivante », décrypte un militant. « C’est techniquement légal, mais le résultat écologique est identique à une coupe massive de 10 hectares. »  Ce jeu d’optimisation réglementaire rend le suivi quasi impossible pour les Directions Départementales des Territoires (DDT). La vigilance citoyenne devient alors le seul rempart. L’exemple de la forêt de Mourioux-Vieilleville illustre que la vigilance citoyenne reste souvent le seul garde-fou. Cette forêt abritait douze espèces de chauves-souris protégées. Face à une coupe prévue par Alliance Forêts Bois, il a fallu l’intervention de Canopée, preuves naturalistes à l’appui, pour faire suspendre la coupe. Car rien, dans la procédure standard, n’impose d’inventaire de la faune préalable.

La dictature de la rentabilité : « Produire plus, plus vite »

Pourquoi cette frénésie de coupes rases ? C’est l’histoire d’une fuite en avant technologique et économique. Historiquement, la coupe rase était une mesure exceptionnelle pour des forêts malades. Aujourd’hui, c’est le modèle dominant.

L’outil de cette transformation est l’abatteuse moderne. Ces machines ultra-sophistiquées, capables de couper, ébrancher et débiter un arbre en quelques secondes, ont un coût exorbitant : environ 500 000 euros à l’achat. Pour amortir un tel investissement, la machine doit tourner en continu et produire du volume. Cela crée un paradoxe souvent tu par la filière. Si le secteur revendique 440 000 emplois en France (en incluant la construction, l’imprimerie, l’ameublement), la réalité sylvicole est tout autre. La mécanisation détruit l’emploi forestier local : une seule abatteuse remplace une dizaine de bûcherons. L’intensification industrielle ne repeuple pas les campagnes, elle remplace les hommes par des capitaux et des dettes.

Pour nourrir ces machines et usines en aval, le douglas est devenu le carburant de cette course au rendement. Ce résineux produit du bois à une vitesse record : un hectare de douglas génère 15 à 20 mètres cubes par an, là où le chêne en produit péniblement cinq. Mais ce miracle économique a un revers écologique. « Les monocultures de douglas créent un désert biologique », rappelait le journaliste Gaspard d’Allens : « des arbres du même âge, fauchés en même temps, sans bois mort ni régénération diversifiée ».

Jeune plant de douglas au milieu d'une coupe rase à Châtelus-le-Marcheix, photographié le 28 septembre 2025.

Effondrement du puits de carbone

Les conséquences de ce modèle ne sont pas seulement esthétiques. « La coupe rase agit comme un choc. », explique Philippe Deuffic, sociologue de l’environnement. Comme l’ont démontré les travaux pionniers de Covington (1981) sur les sols et de Likens (1970) sur l’hydrologie, l’exposition brutale de la matière organique de l’air libre détruit la structure de sous-sol et perturbe le cycle de l’eau. Plus récemment, De Frenne et al. (2021) ont confirmé la disparition de l’effet « tampon » : leurs relevés montrent des hausses de température allant jusqu’à +15 °C au sol l’année suivant une coupe. Face à ce constat, des botanistes comme Francis Hallé évoquent un début de « désertification biologique ».

Le bilan carbone, argument phare de la communication RSE de Sylvamo, est lui aussi mis à mal par les faits. Selon le Mémento 2025 de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), la forêt française s’affaiblit dangereusement. Son rôle de puits de carbone a chuté de près de 40 % depuis le début des années 2010, passant de 63 millions de tonnes de CO₂ par an à 39 millions. Une forêt rasée et replantée en monoculture stocke moins de carbone et résiste beaucoup moins bien aux incendies et aux tempêtes qu’une forêt ancienne et diversifiée.

Face à ce constat, la colère monte dans les campagnes. À Saint-Éloi, commune voisine de Châtelus, la population a décidé de dire stop. Une pétition demandant l’arrêt des coupes de feuillus a été signée par 75 % des foyers. « Les gens ne supportent plus de voir les collines rasées », confie Catherine Couturier, ancienne députée LFI.

Une autre forêt est possible

Pourtant, sortir du cycle infernal « raser-planter » est possible. En Auvergne, la gestionnaire forestière Virginie Monatte défend la Sylviculture Mélangée à Couvert Continu (SMCC). Le principe est simple mais exigeant : ne jamais mettre le sol à nu. On prélève les arbres à maturité un par un, on diversifie les essences, et on laisse la forêt se régénérer.

« On valorise un bois de meilleure qualité et on garde des sols vivants », résume Virginie Monatte. Certes, la démarche est plus lente et demande plus de compétences techniques que le pilotage d’une abatteuse. Mais elle fait ses preuves sur le long terme. En Belgique, Marc Dutervis de l’association Forêt Nature observe qu’en dix ans de couvert continu, « les oiseaux reviennent, les sols s’enrichissent, et la productivité globale ne s’effondre pas ». 

L’Europe et la bataille du Règlement

L’espoir d’une régulation ferme via le Règlement Européen contre la Déforestation (RDUE) s’est considérablement assombri en cette fin d’année 2025. Si le vote du Parlement fin 2024 avait instauré un double calendrier, mettant les géants comme Sylvamo au pied du mur dès ce 30 décembre 2025 tout en accordant un sursis aux PME jusqu’en juin 2026, cette distinction s’est révélée être une illusion commerciale. En effet, pour être en règle, les grands donneurs d’ordre exigent déjà les données de leurs petits fournisseurs, annulant de fait le délai accordé aux scieries locales. Mais le véritable coup de théâtre se joue actuellement à Bruxelles : face à la menace de blocages logistiques et sous les pressions intenses des lobbys, l’Europe s’apprête à acter un nouveau report massif. Les grands opérateurs ne seraient désormais contraints qu’à compter du 30 décembre 2026, et les petites entreprises à partir du 30 juin 2027. Une reculade qui démontre que l’ambition écologique du Pacte Vert pèse finalement bien peu face à la réalité économique des industriels.

Le règlement UE 2023/1115 du 31 mai 2023 (qui fait partie du « pacte vert ») vise à interdire la mise sur le marché européen de produits ayant contribué à la déforestation ou à la dégradation des forêts. Il concerne sept « produits de base » responsables de la majeure partie de la déforestation due à la consommation de l’UE :

  • Le palmier à huile (34 %)
  • Le soja (32,8 %)
  • Le bois (8,6 %)
  • Le cacao (7,5 %)
  • Le café (7 %)
  • Les bovins (5 %)
  • Le caoutchouc (3,4 %)
L'un des résidents d'une forêt des Ardennes gérée en Sylviculture Mélangée à Couvert Continu (SMCC), photographié le 14 octobre 2025.

Sylvamo, sollicité par Canopée Forêts Vivantes en avril dernier, reconnaît que la technique de la coupe rase pose aujourd’hui un problème d’acceptabilité sociale. L’entreprise met en avant sa volonté de dialogue pour améliorer ses pratiques, mais n’a pas souhaité prendre la parole plus en détail dans le cadre de cette enquête.

Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes Canopée Fôrets Vivantes, brandit le drapeau de l'association sur le toit du bus de la tournée. Photographié le 10 octobre 2025 à Saint-Éloi dans la Creuse.

À l’heure où l’Europe tente de freiner la déforestation, la France devra bientôt choisir quelle idée de la forêt elle veut défendre : celle de l’exploitation ou celle de la continuité du vivant. Derrière les chiffres, les labels et les engagements RSE, c’est le modèle incarné par Sylvamo qui se trouve remis en cause : une industrie qui promet la durabilité tout en accélérant la disparition des forêts qui l’alimentent. Le paradoxe est là, à ciel ouvert, dans les collines du centre de la France : des coupes certifiées “responsables”, des sols stériles, et des promesses de replantation qui peinent à masquer les cicatrices. La forêt, pourtant, n’a jamais demandé autre chose que du temps. Temps pour repousser, pour abriter, pour se renouveler.

Mais c’est ce temps que la logique industrielle lui refuse, ce temps qu’il faudra bien réapprendre à lui rendre, si l’on veut encore pouvoir parler de “forêt durable” sans trahir le sens des mots. Les machines avancent et les ramettes s’empilent, mais il reste les voix, comme Alanis Obomsawin, réalisatrice et conteuse abénaquise, qui rappelle une ancienne évidence : « Quand le dernier arbre sera abattu, le dernier poisson mangé et la dernière rivière empoisonnée, alors seulement l’homme comprendra que l’argent ne se mange pas.»

Une manifestante et son message. Photographiés le 10 octobre 2025 à Saint-Éloi dans la Creuse.

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