Dans la nuit du 1er novembre, quatre jeunes filles s’apprêtaient à finir leur soirée chez elles. En ce lendemain d’Halloween, aucune d’elles ne s’attendaient à ce que la soirée prenne une tournure digne d’un film d’horreur et encore moins à paraître en qualité de victime en comparution immédiate, au tribunal judiciaire de Bordeaux, le 5 novembre 2024.
22 h, quartier de la gare de Bordeaux. Marie et ses trois amies s’avancent vers le vieil immeuble typique bordelais dans lequel elle réside, sous la lumière blafarde des lampadaires. Dans la pénombre, une silhouette se distingue près du hall d’entrée : un homme de grande taille, enveloppé dans un manteau rouge, qui semble attendre quelque chose. De sa main, il porte une cigarette dont la fumée dessine une brume dans l’air humide de la nuit. Son regard est fixe, l’expression menaçante, son allure mystérieuse et inquiétante.
Quand l’inconnu devient l’agresseur
Les quatre jeunes filles, sans se douter du danger, s’approchent de l’entrée de leur colocation. Tandis qu’une des filles tape le code d’accès, deux d’entre elles passent la porte et montent les escaliers vers l’appartement, mais les deux autres voient l’homme se précipiter dans l’interstice. Prises de court, un silence tendu s’installe avant que la situation ne dégénère : une lutte physique éclate. L’homme force la porte, projetant l’une des filles contre celle-ci. La violence est telle qu’elle se blesse à l’épaule, nécessitant une attelle et cinq jours d’incapacité totale à travailler. L’assaillant coince sa tête dans l’embrasure, empêchant la fermeture complète de la porte. Les bruits inhabituels et l’absence du reste du groupe, poussent les deux autres amies à descendre. Elles accourent vers la porte pour venir leur venir en aide et finissent par enfermer l’homme à l’extérieur : elles foncent se réfugier dans le domicile.
Le moment de répit fut de courte durée. Les filles distinguent une voix menaçante au fort accent, et devinent que leur assaillant a pénétré dans le bâtiment. Probablement guidé par le son des talons des jeunes filles, il en a déduit facilement l’emplacement de l’appartement. Elles le savent… Il est mal isolé.
“C’est chez moi, ouvrez-moi ! ” L’homme tambourine désormais sur la porte de l’appartement. Désemparées, les filles appellent en panique leur ami Benoit.
Le 5 novembre, lors de l’audience, Benoît est appelé à la barre pour identifier le prévenu. D’une voix calme, mais assuré, il le désigne sans hésitation. Il est formel : c’est bien lui. Il précise ensuite qu’un autre homme était présent, mais impossible de le reconnaître puisqu’il arborait un casque de moto.
“J’ai vu deux individus en haut des escaliers, je les ai interpellés pour connaître leurs intentions. L’un des deux était très agressif, me disait que c’était chez lui et que c’était un scandale qu’on l’empêche de rentrer”.
Lorsque le juge interroge Marie, celle-ci confirme l’identification avec une certaine réserve : « Je suis sûre à 95 %. » Ces mots laissent planer un doute. Cette nuance, l’avocat de la défense ne manquera pas de la saisir.
Après avoir passé une nuit cauchemardesque à voir la tête de son bourreau chaque fois qu’elle ferme les yeux. Marie vit dans l’angoisse, elle explique que le lendemain même de l’agression, alors qu’elle pense enfin être en sécurité, elle entend des bruits étranges qui émanent de sa porte d’entrée. Discrètement, elle jette un coup d’œil et s’aperçoit que la poignée bouge… Comme si quelqu’un était derrière, et tentait d’entrer. Marie court alors se réfugier dans la salle de bain, s’enferme à double tour et appelle la police.
Alertée par cet appel, la police intervient dans le secteur et patrouille dans le secteur. Au bout de quelques heures, ils appréhendent un individu correspondant à la description du potentiel agresseur.
Lors de la palpation, les agents découvrent une arme de catégorie D dans sa poche, une bombe lacrymogène. Après cette arrestation, Marie est contactée par les policiers, qui lui demandent de sortir de son domicile pour aller les rejoindre et identifier la personne interpellée.
Identifications incertaines et tensions au tribunal
5 novembre 2024, 16 h 15. La salle d’audience est remplie, le silence pesant n’est troublé que par les murmures de l’interprète qui traduit les propos du prévenu. Lors de sa prise de parole, l’homme est hésitant. Il demande à son interprète s’il peut s’exprimer. “Ce n’est pas moi”, affirme-t-il, avant de répondre aux questions du juge. “Vous pensez vraiment que si c’était moi, Monsieur le Président, je me serais présenté devant vous aujourd’hui ? Je connais le droit des femmes ! Je vous assure que ce n’est pas moi”.
Le juge impassible, écoute les propos du prévenu, qui répète inlassablement, mains dans les poches : “Je vous jure que ce n’est pas moi”. Cette attitude fait éclater l’impatience du juge. Exaspéré par la mauvaise foi de l’homme, il ironise d’un ton glacial : “le tribunal n’est pas demeuré, Monsieur. Il a compris que vous n’avez rien fait !”.
La parole revient à l’avocate de la partie civile, elle commence sa plaidoirie. Elle insiste sur le traumatisme de ses deux clientes et rappelle le choc psychologique dans lequel elles sont plongées depuis cette terrible nuit du premier novembre. L’une d’elles ne peut même plus s’endormir sans bruit de fond et l’appel de son petit copain. Elle demande 1 200 € et 1 500 € à titre de dommages et intérêts pour les deux jeunes femmes ainsi que 800 € pour les coups portés à la colocataire de Marie.
Vient maintenant le tour de la procureure. Elle revient sur les faits et, par conséquent, requiert dix mois d’emprisonnement ferme ainsi que l’interdiction de posséder une arme de catégorie D pendant deux ans.
L’avocat de la défense prend la parole pour défendre son client.
« Il y a un doute réel dans ce dossier », déclare-t-il. En effet, depuis le début de ce procès, une question demeure : est-il réellement le coupable ? Il souligne que la partie adverse n’est pas certaine à 100 % de l’identité de l’agresseur. Selon lui, ces éléments rendent impossible de prouver la culpabilité de son client au-delà de tout doute raisonnable. Il demande donc au juge de prononcer la relaxe, affirmant que le prévenu n’est pas l’auteur des faits.
« Quatre personnes l’ont tout de même formellement reconnu, » rétorque alors la procureure. Bien que des doutes subsistent quant à la culpabilité du prévenu, elle insiste sur la force du témoignage de quatre personnes distinctes, un élément qu’elle juge significatif et non négligeable.
Les juges se lèvent et sortent de la salle pour délibérer et s’ensuit un long moment d’attente. Le tribunal juge que la dégradation délictuelle évoquée au début du procès devient une dégradation légère. Le prévenu est déclaré coupable et écope d’une peine de dix mois d’emprisonnement avec sursis. Ajouter à cela, trois amendes de 100 euros, et une interdiction d’apparaître à Bordeaux pendant trois ans. À titre de peine complémentaire, une interdiction de porter des armes pendant cinq ans lui est adressée. Il doit également verser 1500 euros à chacune des deux colocataires pour préjudice moral. 400 euros de dommages et intérêts et 400 pour rembourser les frais médicaux de la personne blessée.
L’agresseur a dix jours pour faire appel…

